...des visiteurs témoignent (extrait)
1er septembre 2011, Polunsky
Unit, (Texas, USA)
Cette année, venant d’Oakland, nous atterrissons à l’aéroport William P Hobby, au sud de Houston, et nous prenons une route intérieure, la 146, pour atteindre Livingston, petite bourgade proche de Polunsky Unit, le Death Row du Texas. Une rencontre étonnante nous y conduit : un vieux mécanicien édenté qui
répare des pièces mécaniques d’un autre âge dans un atelier évoquant Steinbeck et Ford. Il conseille vivement cette route qu’il connaît bien et aime beaucoup depuis le temps de sa jeunesse. Nous
suivons son conseil et apprécions de rouler tranquillement dans la campagne texane, avec la circulation ordinaire des voitures, vans et autres transports agricoles, en évitant les grandes voies
très fréquentées. Jeudi, premier jour de visite. L’arrivée à la prison nous conforte dans l’impression de familiarité, accentuée par l’attitude débonnaire du gardien chargé de vérifier notre
voiture, moteur, habitacle et coffre, avant de nous autoriser à accéder au vaste parking de la prison. A l’entrée dans le premier bâtiment nous retrouvons les formalités habituelles, le portique,
la fouille au corps très précise, depuis les cheveux jusqu’à la plante des pieds. Gestes professionnels, neutres, ton impersonnel s’adressent à l’identique aux visiteurs et au personnel soumis
aux mêmes règles.
Cette année nous n’assisterons pas au départ d’un prisonnier à l’exécution, la dernière en date a eu lieu le 13 août passé, la
prochaine est programmée après notre départ, le 21 septembre. En 2003, lorsque nous sommes venus rencontrer Rickey , le prisonnier condamné à mort, pour la première fois, le couloir
enfermait 450 HOMMES, le nombre d’exécutions était en moyenne de vingt quatre par an…En ce moment 312 hommes- oserai-je dire « à peine »- survivent dans ce même couloir. L’an dernier l’Etat du
Texas a exécuté 17 prisonniers… Oserai-je dire « seulement ». Enfermer des présumés coupables, les maintenir en vie, puis les aider à se gaver comme des animaux avant l’abattage, cela ne se
compare à rien…à rien d’autre. L’inventive violence humaine, celle qui n’appartient qu’à nous est à l’oeuvre. Elle s’impose dans son délire glacial. : elle tue au nom du bien, du
juste, de l’ordre. C’est la violence pure, celle que Maurice Bellet appelle la violence absolue… Devenir les bourreaux froids des présumés bourreaux en folie, voilà le comble de
l’impensable à une conscience un tant soit peu vivante. En venant ici, à Polunsky Unit, dans ce lieu où la mort programmée rôde, je me sens humiliée de savoir que des actes atroces
s’organisent, méticuleusement, derrière les grillages étincelants. Toute forme de raison est exclue du couloir. Je
m’interroge régulièrement sur le fait que la plus grande démocratie du monde, prônant les droits de l’Homme, puisse aussi maintenir la peine capitale et exécuter…
…Il est huit heures moins le quart quand nous accédons à la guérite du premier contrôle.L’air est brûlant et saturé d’humidité. Le gardien est plein de gentillesse et de zèle pour abréger les vérifications grotesques. Aucun prisonnier à l’entour, c’est la première fois que nous n’entendons pas les aboiements furieux de
la meute de chiens qui à l’évidence est déplacée... Les pourpiers éclatants ornent l’allée d’accès au couloir, le gazon est calciné de chaleur. Passages de sas en sas, rencontres de regards
professionnels et courtois. La gardienne des lieux qui a environ trente ans est gentille. Il faut dire que je lui demande d’emblée l’aide de sa compétence en regard de mon mauvais anglais. Nous sommes les premiers dans le parloir. Une visiteuse âgée entre et
s’installe comme nous devant une cage de verre. Le parloir du couloir de la mort est de plus en plus délabré.
L’arrivée de Rickey est toujours aussi émouvante. Le temps de démenottage qui lui fait courber le corps, le moment où il se
redresse et où nos regards se croisent nous remplissent d’un sentiment toujours aussi fort d’une proximité qui dépasse nos personnes, celle qui nous fait rencontrer notre Prochain. Les mains
posées sur la vitre, nous restons silencieux ; tout est dit par les yeux, par la mimique.
Plus personne ne compte, il y a juste l’extrême bonheur de la rencontre, les regards réciproques et d’une profondeur abyssale de tendresse qui donnent mesure de l’exceptionnelle gravité de l’exceptionnelle beauté de la relation humaine. Rickey est content, il sort de la douche et d’une coupe de cheveux qui le font
ressembler à un adolescent. Il a des vêtements propres. Ses petits cheveux coupés ras font des crans sur sa nuque puissante. Sur son dos, tout à l’heure, j’ai vu la taille XL sur la tunique
blanche de la prison. Il est fort, pas gros. Alors, le temps est bien choisi pour échanger la chanson magnifique de « My Sweet Lord » à travers le fil noir du téléphone noir…qui a du transférer
depuis plus de trente ans tant de paroles terribles…Au bout de quelques secondes, Rickey, qui précise « Je chante mal », chante avec nous. L’étrange choeur chaotique fait exploser les vitres de
toutes les séparations, ségrégations , rejet et haines féroces…Tous les trois, nous sommes dans une bulle de lumière…Je ris, car nous sommes écoutés et filmés, en permanence pendant nos échanges,
et j’imagine la stupeur des espions….Dès notre retour à Montpellier, nous enverrons les paroles sur papier de notre chant complice…
Rickey va bien. Nous sommes surpris et soulagés, compte tenu de la situation judiciaire objectivement dramatique, le calme de
Rickey est un paradoxe. En effet le dernier avis de la cour du Texas doit décider- nous ne savons quand –de son transfert en prison à vie ou de son exécution… A aucun moment pendant nos sept
heures de visite, Rickey n’abordera ce sujet et nous nous restons prudemment silencieux. Il dit qu’il a été soigné, il arbore une paire de lunette cerclée d’une épaisse monture noire avec fierté.
Mais, nous deux, René et moi, observons immédiatement que sa main gauche totalement repliée sur son pouce, poing fermé, est pratiquement inutilisable, inutilisée… Il n’en dit rien, il n’en dira
rien pendant les deux jours de rencontre. Il va parler très longtemps et avec passion de ses différentes techniques pour réaliser ses dessins, des heures passées à ses esquisses. D’ailleurs, ses
oeuvres sont rassemblées dans la salle spéciale d’où elles seront transférées jusqu’à nous après avoir été visées par la prison. Notre passage est une aubaine parce que les dessins pourront nous
être remis. Autrement ils sont détruits s’ils restent trop longtemps dans le couloir !
Rickey est tendu, il espère qu’une gardienne va déposer ses oeuvres dans le parloir. Et du coup, nous surveillons aussi le dépôt du grand filet orange, scellé par la prison…du bon côté des vitres… Nous parlons ensemble de la forme de notre corps humain, de la grandeur de « la chair » qui en aucun cas n’est de la viande… Les
va et vient des employés remplissant les distributeurs de nourriture industrielles « junk food » se sont tus…Rickey a déjeuné à trois heures trente ce matin, mais il n’a pas très faim.
Tranquillement il commande un petit repas sandwich, frites, boisson que la gardienne lui fait passer par la trappe, nous ne prendrons que des jus de fruit, juste pour la convivialité. La
possession de ses lunettes le comble d’aise. Il explique-« J’ai attendu huit ans pour les avoir, depuis que le docteur les avait recommandées ». Il les met : il rit. « Je ressemble à un
professeur ou un docteur quelqu’un avec un gros cerveau… » Nous avons le droit d’avoir des photos…Et notre aimable gardienne s’exerce à éviter les reflets de la vitre, des lunettes, un vrai
exercice de pro ! Un visiteur d’importance traverse le parloir : Rickey nous dit avec humilité que c’est le
Directeur de la Prison et nous nous levons à son passage pour nous tourner vers lui et le saluer. Décidemment, un autre passager de marque lui succède, le « Major ».
Il est jovial, nous serre la main avec chaleur quand il apprend que nous venons depuis neuf ans dans l’établissement dont il prend le contrôle. Nous en profitons pour lui signaler l’état de la main gauche de Rickey contractée sur
son pouce et inefficace. Il dit avec tranquillité :- « Ca c’est l’affaire de l’équipe médicale.» Le temps est mesuré dans ses petites secondes égrenées qui font nos vies… Rien du côté des
dessins. La gardienne susceptible de les ramener de la salle de dépôt est passée, majestueuse jeune femme au regard glacial, voire hostile…Elle observe notre inquiétude et jouit de son pouvoir. Oui, elle s’en occupe, oui, elle fait ce qu’il faut…Son impassibilité face à la fébrilité de Rickey fait peur. Nous allons nous quitter…J’ai envie de pleurer mais je ne pleure pas, pas une larme. Nous envoyons des baisers à Rickey, il se retourne et
nous fait de grands signes jusqu’à notre disparition dans le premier sas de sortie.
Dans l’après-midi, nous visitons la réserve indienne « Alabama Coushatta » dans la forêt verdoyante et serrée. Les bâtiments administratifs sont vides, il n’y a personne…Les totems factices et les costumes des « natifs »dans la vitrine, l’absence de traces de batailles féroces ne me font pas oublier l’un des plus grands génocides européens du siècle dernier …
2 Septembre 2011, Polunsky Unit, (Texas USA)
Nous allons vers la prison avec une idée fixe : celle de récupérer les dessins de Rickey pour les ramener en France. Mrs W. qui nous accueille dans le parloir.
De vraies retrouvailles après sa quasi disparition il a trois ans… Nous la mettons immédiatement au courant de notre attente des oeuvres de Rickey. Nous quitterons le couloir à 11 heures .Si nous
ne prenons pas les dessins, ils seront détruits. Elle nous donne un numéro de cellule et voltige de l’une à l’autre de ses tâches…Notre place attribuée, à peine installée face à la cage vide,
j’entreprends ma petite gravure « D.R » sur la tablette écaillée devant moi. Rickey, mis au courant va jubiler. A l’arrière des grillages, des hommes en blanc passent précédés et suivis de
gardiens gris…
Rickey parle de la mort par le truchement de témoignages qu’il nous réclame. Narration de décès paisible de proches, de
passage dans le coma réversible. Etrange échange qui dit le questionnement humain essentiel, sans cesse à l’oeuvre, ici dans les couloirs des morts…
Le parloir se remplit, des pères des mères des familles joyeuses, des petits enfants, des amis…
Il est bourdonnant de mots et de rires. Les sandwichs et les « cans » de boisson jonchent les comptoirs écaillés. Des avocats
porteurs de badges spéciaux et de documents s’affairent au fond du cul de sac entre les cellules de verre… Mrs.W. téléphone à la gardienne de la salle de contrôle pour obtenir les dessins…Nous
hélons la responsable entrevue hier, elle est agacée et glaciale…Rickey n’aborde jamais la question de son devenir, nous non plus, prudemment. Il explique sa difficulté face à ses problèmes de relations avec les autres détenus, du racisme dans le couloir, sa solitude devant le mutisme de l’administration en ce qui concerne sa santé …Pauvre Rickey, dans sa cage de verre blindé, nos mains posées sur les tiennes sont de bien petits secours face à l’océan de tes
souffrances quotidiennes… Mrs W. hausse le ton : au téléphone elle interpelle sa collègue. Le temps presse, les
dessins sont toujours bloqués. Rickey est inquiet, nous aussi. Quand finalement la gardienne arrive avec le filet orange
contenant le précieux contenu… elle sourit, comme si elle avait participé à la délivrance finale, nous la remercions pour sa diligence et tout le monde est content…Nous sommes chargés de poids, comme des baudets… C’est le départ.
Rickey chante le Psaume 22 : « le Seigneur est mon Berger » Oui, Rickey chante, nous t’accompagnons à travers les paroles dites
dans notre enfance… Aux prisonniers aperçus dans leurs cages, nous faisons des signes de la main… ils nous sourient, tous, tous ces hommes maintenus en vie dans les petites et grandes tortures
quotidiennes, pour un jour mourir et assouvir la vengeance d’Etat. Regards croisés, bruns ou bleus, furtive et grandiose révélation d’Autrui, dans sa grandeur, dans sa misère… Nous quittons en
hâte la clinique de la mort bénis par les voeux du gardien qui, hors de « son job » est redevenu sensible…Depuis
septembre les restrictions budgétaires feront « du dernier repas du condamné » un repas ordinaire. Depuis cette année le
coût d’une mise à mort a été démultiplié– l’un des produits létal devant être remplacé- Espérons que les contraintes économiques feront progresser l’abolition. Ce n’est plus l’esclavage, la ségrégation ou le Ku Klux KLAN qui sont la honte de la plus puissante démocratie du monde, c’est l’exécution légale d’hommes et de femmes, la maintenance barbare de la peine de mort.
21 septembre 2012- Montpellier, France
Dans la nuit étoilée de septembre, ici, en France, nous nous sommes reliés par la pensée aux événements rapportés par les médias
New-yorkais, qui attestent de la toute puissance de l’argent. Ceux plus récents, en Géorgie, où Troy Davis est mis à mort contre toute justice et contre toute humanité, confirment
l’inhumanité d’un système. Troy DAVIS, enfant de Géorgie. Troy n’est pas le seul à être assassiné en ce moment. Au Texas, un jeune homme blanc entre lui aussi dans la chambre de mort. Il s’appelle Lawrence BREWER. A minuit, pour éclairer les épouvantables cérémonies, nous avons allumé deux veilleuses : l’une pour Troy, l’autre pour
Lawrence.
Peine de mort :« Toute l’eau des océans ne suffira pas à laver la honte des hommes ». Maitre Paul LOMBARD Avocat français abolitionniste. Alors je me rappelle : “I am you, he is she, we are all together…” “Je suis toi, il
est elle, nous sommes tous ensemble » dit une petite pancarte sur le mur de l’aéroport… Solitaires et solidaires dans nos fragilités…
Extrait des témoignages de Danièle et René SIRVEN
Membres de l'association Lutte pour la Justice:
www.usa-couloirsdelamort.org